C’est une expérience que beaucoup d’indépendants fantasment en secret. Marc-Antoine Riehl, lui, l’a réellement menée. Quarante-trois ans, douze ans d’expérience en conseil RH, une clientèle fidélisée par des années de proximité : le profil idéal pour tester les limites de la révolution IA dans le quotidien d’une TPE alsacienne.
« L’idée m’est venue après un webinaire sur l’automatisation », raconte-t-il, attablé dans son bureau de Colmar dont l’ordre impeccable tranche avec ce qu’il va nous décrire. « On nous promettait un gain de temps de 40 %. Je me suis dit : pourquoi pas 100 % ? »
Semaine 1 : l’enthousiasme du débutant
Les premiers jours sont encourageants. L’IA rédige les comptes-rendus de réunion avec une précision déconcertante, répond aux emails de relance avec un professionnalisme irréprochable, et génère même une proposition commerciale que Marc-Antoine qualifie de « franchement pas mal ».
« Le vendredi soir, j’avais récupéré presque deux jours de temps. Je me voyais déjà sur une plage. » Les problèmes commencent le lundi suivant.
Semaine 2 : les premiers accrocs
L’IA, chargée de gérer les relances clients, envoie le même email de « suivi chaleureux et personnalisé » à l’ensemble du carnet d’adresses — y compris à un prospect avec lequel une dispute commerciale est en cours depuis six mois. Et à l’expert-comptable. Et à l’ex-femme de Marc-Antoine, dont le numéro figurait encore dans les contacts professionnels pour « des raisons historiques ».
« Elle a répondu. Ce n’était pas très agréable. »
L’IA, interrogée sur l’incident, a produit des excuses en sept points structurés avec introduction, développement et conclusion. Le client mécontent a demandé à parler à « un vrai humain ».
Semaine 3 : la comptabilité, chapitre délicat
Confier sa comptabilité à une IA semblait être la bonne idée. Et ça l’était, en grande partie. Sauf que l’outil a catégorisé l’abonnement Spotify de Marc-Antoine en « frais de représentation musicale », ses courses chez Leclerc en « fournitures de bureau alimentaires », et son trajet Colmar-Strasbourg en « déplacement intercontinental régional ».
« Mon comptable a appelé. Il avait l’air fatigué. Pas mécontent — fatigué. »
Le bilan de la semaine : trois clients rappelés, deux notes de frais à corriger, et une fiche Google Business entièrement réécrite par l’IA avec le slogan « Votre partenaire RH : l’humain au cœur de l’algorithmique ».
Semaine 4 : le grand retour de l’humain
« La quatrième semaine, j’ai repris la main sur tout », admet Marc-Antoine sans amertume. « Non pas parce que l’IA est mauvaise — certaines tâches, elle les fait vraiment bien. Mais parce que j’ai compris que mes clients ne m’achetaient pas des emails bien tournés. Ils m’achetaient moi. »
Le bilan chiffré est nuancé : gain de temps réel sur la rédaction, la mise en forme et la veille. Perte de temps significative sur la gestion des malentendus générés, la reprise des erreurs de catégorisation et les explications à fournir aux clients déstabilisés.
« L’IA est un excellent stagiaire. Très rapide, très appliqué, zéro initiative pertinente. Il faut la superviser en permanence — ce qui, quelque part, ressemble beaucoup à du travail. »
Ce que cette expérience enseigne vraiment
L’histoire de Marc-Antoine n’est pas un réquisitoire contre l’intelligence artificielle. C’est un rappel salutaire que les outils digitaux — aussi puissants soient-ils — ne remplacent pas la relation, le jugement et la connaissance fine de ses clients.
Ce qui fait la valeur d’un indépendant ou d’une TPE, ce n’est pas sa capacité à produire des documents bien formatés. C’est sa singularité, sa réactivité humaine, et la confiance que ses clients lui accordent. Ça, aucun algorithme ne peut l’automatiser.
Pas encore.
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🐟 Poisson d’avril. Marc-Antoine Riehl n’existe pas — du moins, pas à notre connaissance. Cet article est une fiction satirique publiée le 1er avril. En revanche, les enseignements du paragraphe final sont, eux, tout à fait sérieux. Bonne journée !

